'' J'entends encore les galops des cheveux de la mort ''

Publié le par Yves Chemla

Ainsi ce court livre publié par Beaudelaine Pierre et Nataša Ďurovičová, anthologie trilingue (créole, anglais, français) par Autumn Hill Books et le très réputéInternational Writing Program de l’Université d’Iowa. Beaudelaine Pierre a publié en 2011 un roman, La Négresse de Saint-Domingue(Paris, L’Harmattan) qui revient sur les débuts de l’histoire de son pays, Haïti. Ce court livre doit pouvoir cependant être lu.

How to write an earthquake… peut être téléchargé sur le site de son éditeur. Il a été publié pour marquer le deuxième anniversaire du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Avec Joëlle Vitiello, qui depuis des années enseigne les littératures francophones à l’université de Saint Paul (Minnesota), les éditrices ont réuni des contributions de seize auteurs haïtiens et d’origine haïtienne, vivant aux États Unis ou au Canada. Parmi eux des écrivains renommés, comme Yanick Lahens, Edwige Danticat, Lyonel Trouillot et Dominique Batraville, et des plumes émergentes, dont certaines ont déjà publié un recueil au moins, comme Chenald Augustin.

La lecture fait remonter ce qui était là, cette plaie sur laquelle le temps semblait avoir servi de pansement. La plupart des textes ont été écrits dans l’immédiateté, et leur charge émotionnelle est en effet intense. « Il y a un travail de mémoire qui passe inévitablement par ce regard sans cillement sur l’événement, seul gage de connaître un jour le nécessaire commencement de l’oubli » écrit ainsi Yanick Lahens. C’est de l’expression retenue ou non dans l’écriture que traitent tous les textes : les regards ne sont pas détournés, ils tiennent face à ce qui résiste, mais sur quoi les contributeurs fomentent une insurrection des mots. Il y a bien sûr la révolte « La terre / Mégère de sangsue / A englouti nos maisons / Nos amours / Nos faux espoirs / La mort n’est pas venue avec la pluie / Pour compter les disparus », écrit Gaspard Dorélien. Raoul Altidor, Fortestson ‘Lokandya’ Fenelon, Patrick Sylvain et Joël Lorquet témoignent eux aussi de cette révolte face à l’innommable. C’est l’univers entier qui est comptable de cette souffrance et de l’horreur :« Le soleil est allé se coucher / avec des décombres et des taches de sang dans la gorge » constate Chenald Augustin. Et c’est Dominique Batraville qui lit dans la catastrophe la présence de mythes fondateurs, dans une image particulièrement saisissante : « J’entends encore les galops des chevaux de la mort / Je revois la face dure de Baron-Lacroix / Je capte les cris des agonisants / Et je croise les regards des Gorgones ». Lucie Carmel Paul-Austin propose elle quatre poème qui disent le reflux de l’écriture, de la pensée, vers une intériorité désormais sanctuarisée. Il faut accepter l’inacceptable, et approfondir encore la schize qui traverse l’être haïtien au monde : « j’ai fini par abandonner / Sans regret ni amertume / ceux et celles dont le visage s’estompe ». Ils constituent cette part manquante qu’évoque Lyonel Trouillot, et qui est désormais plus importante que celle qui reste…

Mais c’est aussi de là qu’il faut repartir, se redresser. Beaudelaine Pierre fait parler Haïti, femme qui se relève : « Pliée mais non vaincue ; affaiblie mais non terrassée », comme à chaque catastrophe de son histoire violente. « Il y a rage de vivre ! » fulmine la conteuse Joujou Turenne. Et puis, il y a l’après, l’aide internationale, appelée par Edwige Danticat, dès le 17 janvier de l’année funeste : « Haiti needs, and will continue to need, the kind of love and commitment that is not slippery. It needs our attention and care now, but i twill also need it months, years, and perhaps décades from now ». Et pourtant, dans un paragraphe particulièrement dense, Beaudelaine Pierre dénonce une certaine mise en scène de la « fête de l’humanitaire », dont la bouffonnerie prêterait à sourire n’eussent été les échecs patents d’une part non négligeable des actions et des projets, deux après.  Un texte terrible, mais d’une sobriété exemplaire de Claude Bernard Sérant, « Une amputation mal digérée »renforce encore ce sentiment de l’échec.  

Pourtant, demeure ce cri lancé par Joëlle Vitiello : « Nou la ! Nou ansanm ! » qui doit continuer à résonner, et à être répercuté. Ce Nousest cette prise de conscience sans cesse prolongée qui s’opère en chacun d’appartenir à une seule et même humanité et d’être liée à elle par le sentiment d’une indicible solidarité. Voici alors la mère Haïti qui apparaît devant nous : « J’ai mis ma ceinture à mon ventre et sur ma tête, mon mouchoir à trois pointes. J’ai bouilli mon café depuis l’aube et rempli mon pain de mamba. Je me tiens sur le linteau de la porte. J’attends que mon soleil se lève ». Il serait obscène de la regarder et de lui adresser la parole depuis un quelconque surplomb. C’est bien ce que nous répètent ces textes.


Yves Chemla


 

Beaudelaine PierreHow to write an earthquake : comment écrire et quoi écrire / mou pou 12 janvye /
 

Article par Yves Chemla


Même si l’émotion est retombée, et c’était attendu, l’urgence demeure en Haïti. Dans l’effort général de reconstruction mené malgré les difficultés et les oppositions sans nom, certaines initiatives sont plus visibles que d’autres. La multiplication louable des projets a parfois rendu la tâche malaisée de les identifier.


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